Une installation qui transforme une antenne satellite en machine à remonter le temps — présentée à ÊTRE JEUNE 2026, Centre JOY Nouaceur

Sur les toits de Casablanca, de Fès, de Marrakech, elles sont partout. Orientées vers le ciel, rouillées ou rutilantes, les paraboles satellitaires forment une constellation silencieuse au-dessus des médinas et des quartiers populaires. Pendant des décennies, elles ont été les gardiennes d’un lien avec le monde extérieur — les fenêtres par lesquelles les familles marocaines captaient des images, des langues, des récits venus d’ailleurs.
Aujourd’hui, à l’ère du streaming et de la fibre optique, la parabole est devenue un objet désuet. Un vestige technologique que personne ne regarde plus. « Échos Perdus » lui redonne une voix.
Tourner la parabole, ouvrir le temps
L’installation est d’une simplicité désarmante. Une parabole solitaire, posée dans l’espace d’exposition. Le·a visiteur·euse s’approche, tourne l’antenne — et le temps s’ouvre. Chaque rotation libère un fragment sonore : des voix d’un autre temps, des rires d’enfants, des discussions animées autour du repas, le générique d’une émission oubliée, les sons indistincts d’un programme de télévision capté il y a vingt ans.
Ce n’est pas un jukebox nostalgique. C’est un instrument de mémoire collective. Chaque son renvoie à un moment partagé — ces soirées où la famille entière se rassemblait devant l’écran, où la télévision n’était pas un flux individuel sur smartphone mais un rituel communautaire. La parabole était la médiatrice de ce rituel. Elle captait les ondes, et les ondes rassemblaient les gens.
Pourquoi cette œuvre parle particulièrement aux jeunes
On pourrait penser qu’Échos Perdus est une œuvre pour les nostalgiques, pour ceux et celles qui ont connu l’époque des paraboles et des premières chaînes satellitaires. Mais lors de sa présentation à ÊTRE JEUNE 2026, c’est précisément le public jeune — les 15-25 ans — qui a réagi le plus intensément.
Pourquoi ? Parce que l’œuvre touche à quelque chose d’universel : la transmission interrompue. Ces jeunes n’ont pas connu les soirées devant la parabole. Mais ils connaissent le manque. Ils sentent qu’il y a eu un moment, pas si lointain, où la technologie rapprochait les gens plutôt que de les isoler dans des bulles individuelles. Échos Perdus rend ce moment tangible. On peut le toucher — littéralement, en tournant l’antenne. On peut l’entendre. Et ce faisant, on peut se poser la question : qu’est-ce qu’on a perdu en gagnant tout ce flux ?
L’objet technique comme patrimoine immatériel
L’un des gestes les plus forts d’Échos Perdus est de transformer un objet technique en objet patrimonial. La parabole n’est pas présentée comme une relique muséale, sous verre, avec un cartel explicatif. Elle est active. Elle fonctionne. Mais au lieu de capter des chaînes de télévision, elle capte des souvenirs.
Ce déplacement est au cœur de la démarche artistique : le patrimoine marocain ne se limite pas aux monuments, aux zellige, aux manuscrits. Il inclut aussi les objets du quotidien qui ont structuré la vie sociale — le plateau de thé, le transistor, la parabole. En les réactivant par l’art numérique, on les inscrit dans une continuité culturelle vivante, loin de la muséification.
Pour les jeunes de Nouaceur, cette approche ouvre un espace de reconnaissance : leur environnement quotidien, les objets de leur quartier, les sons de leur enfance — tout cela a une valeur. Tout cela peut devenir matière à création.
Mémoire individuelle, mémoire collective
L’installation a généré, de manière spontanée, des moments de partage intergénérationnel. Des jeunes qui appellent leurs parents pour leur décrire ce qu’ils entendent. Des animateurs du centre qui reconnaissent un générique et racontent le contexte. Des discussions sur « comment c’était avant » qui naissent naturellement autour de la parabole.
C’est exactement le rôle que l’art peut jouer dans un contexte d’inclusion sociale : créer des ponts entre les générations, entre les mémoires, entre les expériences. Échos Perdus n’explique rien. L’œuvre ne dit pas « voici ce que vous devez savoir sur le passé ». Elle ouvre un espace sensoriel où chacun·e vient avec ses propres références, ses propres manques, ses propres questions.
L’art numérique comme vecteur de lien social
Dans un quartier comme Nouaceur, les espaces de rencontre culturelle sont rares. Les jeunes ont accès au numérique — smartphones, réseaux sociaux, plateformes — mais pas nécessairement à des expériences qui utilisent la technologie pour créer du lien plutôt que de la consommation.
Échos Perdus montre qu’une parabole, un système sonore et un algorithme suffisent à transformer un espace en lieu de mémoire partagée. L’œuvre est low-tech dans son apparence, sophistiquée dans son effet. Elle ne demande ni écran géant ni casque VR. Elle demande juste qu’on s’approche, qu’on tourne, et qu’on écoute.
C’est cette accessibilité radicale qui en fait un outil de médiation culturelle puissant — et un modèle pour les structures qui cherchent à intégrer l’art numérique dans leurs programmes jeunesse sans budget de production démesuré.
« Échos Perdus » — Installation interactive de Kamel Ghabte, présentée en continu lors d’ÊTRE JEUNE 2026, Centre JOY Nouaceur, Casablanca. 26–27 juin 2026.
Découvrir l’œuvre → kamelghabte.me/les-murmures-du-passe-une-exploration-avec-echos-perdus
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